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La transition vers des villes et des territoires durables : le rôle des collectivités territoriales d’Afrique — Note conceptuelle

Africités 8
Note conceptuelle
Mai 2018

9 mai 2018

1. Africités 8 aura pour thème central : La transition vers des villes et des territoires durables : le rôle des collectivités territoriales d’Afrique.

2. Cette note définit le cadre général d’Africités 8. Elle donne une orientation générale et organise la cohérence entre toutes les activités du Sommet. Elle doit permettre de préparer les sessions à partir des hypothèses de travail et de les faire converger vers la progression des interrogations et des perspectives du thème général, celui de la transition vers des villes et des territoires durables. Elle doit aussi préparer les propositions et les recommandations du Sommet aux élus des collectivités locales africaines et aux institutions africaines, nationales et panafricaines.

3. Les Sommets Africités sont l’espace d’élaboration de propositions et de formation des élus locaux africains. Cet espace est ouvert à tous les acteurs qui souhaitent, en alliance avec les collectivités locales africaines, construire des politiques alternatives. Depuis 1998, les Sommets Africités permettent aux participants de comprendre et d’agir sur les questions de mondialisation et d’urbanisation qui pèsent sur l’évolution de l’Afrique et des Africains, à l’échelle des collectivités locales, des Etats et des institutions africaines. On trouvera dans le tableau joint les thèmes des sept Africités précédents.

4. Africités 8 interrogera le futur des villes, des territoires et des collectivités locales africaines. Il s’agira pour cela de partir de la situation de l’Afrique dans la mondialisation et l’urbanisation ; de mettre en évidence les dimensions de la transition à partir des mutations en cours ; de mettre l’accent sur le rôle et la stratégie des Collectivités locales africaines dans la transition.

5. Parmi les nombreuses questions qui vont marquer le futur de l’Afrique, deux tendances sont à mettre en évidence : la mondialisation et l’urbanisation. Le futur des villes africaines s’inscrit dans l’évolution du continent et contribuera à l’avenir du continent. L’urbanisation est une tendance lourde. Nous vivons actuellement une nouvelle révolution urbaine, liée à l’évolution de la mondialisation. Supports de la mondialisation, les villes en sont aussi transformées. L’évolution de la mondialisation bouleverse le système géopolitique et remet en cause la nature des Etats. Elle modifie les rapports entre le local, le national, les grandes régions et le mondial ; entre le rural et l’urbain ; entre le particulier et l’universel.

6. L’urbanisation ne se résume pas à l’évolution des villes ; l’urbanisation marque tous les territoires, urbains mais aussi ruraux. Elle comprend le rapport entre l’urbain et le rural et une certaine subordination du rural à l’urbain ; mais elle marque aussi la structuration et l’évolution du rural. Le futur de l’Afrique sera fortement déterminé par les campagnes et l’agriculture ; les collectivités locales y joueront un grand rôle. Partir des villes ne doit pas amener à négliger le monde rural dans l’évolution des territoires et du futur de l’Afrique.

7. L’Afrique comptait 100 millions d’habitants au 19ème siècle, 275 millions en 1960, 640 millions en 1990, 1,2 milliards d’habitants en 2015. Elle devrait en compter 2 à 3 milliards en 2050. Elle représentait 16% de la population mondiale en 2016 ; elle pourrait en représenter 39% en 2100. La population urbaine croît de 3,4% par an. En 2009, la population urbaine, 40% de la population totale, comptait 400 millions d’habitants. En 2040, elle devrait atteindre avec 1 milliard d’habitants, 60% de la population totale.

8. L’armature urbaine de l’Afrique a rapidement évolué. En 1960, l’Afrique comptait deux villes de plus d’un million d’habitants, le Caire et Johannesburg. En 2015, on compte 79 villes africaines de plus d’un million d’habitants et 21 villes comptent plus de deux millions d’habitants. Cinq villes dépassent 8 millions d’habitants, une par sous-région : Lagos, Le Caire, Johannesburg-Gauteng, Kinshasa et Nairobi. L’urbanisation ne se résume pas aux grandes villes ; 70% de la population urbaine réside dans les villes secondaires. L’urbanisation est surtout côtière, 20% des urbains vivent dans les pays non côtiers.

9. L’armature urbaine est caractérisée par la métropolisation. La tendance à la précarisation accentue les exclusions et les ségrégations urbaines. On estime que 90% des Africains vivent dans des logements informels. Dans les villes africaines, 60% des urbains vivent dans des bidonvilles. Dans les vingt prochaines années, il faudra accueillir, en Afrique, 300 millions de nouveaux urbains. La majorité des citadins est exclue des filières légales d’accès au sol et au logement. Elle vit dans une situation foncière précaire, dans des quartiers sous-équipés, le plus souvent désignés comme « irréguliers ». L’accès au sol est en fait une autre manière de parler de l’accès à la ville. Il faudra construire, dans les vingt ou trente prochaines années, principalement dans les pays pauvres, autant d’infrastructures qu’il en a été construit jusqu’à maintenant dans le monde.

10. La révolution urbaine s’inscrit dans l’évolution du peuplement de la planète. La question des migrations est la question stratégique centrale des années à venir. Elle combine les migrations économiques, les migrations politiques et les réfugiés, les migrations environnementales. Il y a de plus en plus de réfugiés et de personnes déplacées dans leur propre pays, ou dans leur région, du fait des catastrophes naturelles, des conflits armés, des troubles sociaux et des crises économiques et politiques. Deux grandes questions s’imposent. Quel rapport entre les migrations, le développement et la répartition des richesses entre les pays ? Comment respecter et garantir les droits fondamentaux des migrants, des travailleurs migrants et de leurs familles ?

11. Le débat international sur la ville a évolué. A Habitat 1, en 1976, les débats ont porté sur les rapports entre industrialisation et urbanisation et entre salariat et logement. Deux questions nouvelles avaient émergé : l’environnement et la participation. A Habitat 2, en 1996, le droit au logement et l’accès aux services publics avait été mis en avant. Les mouvements défendaient la sécurité foncière et la production sociale de l’habitat. Deux nouveaux acteurs internationaux ont émergé : les collectivités locales ; les acteurs économiques autour des multinationales. Le Nouveau Programme pour les Villes adopté à Habitat 3, en 2016 à Quito, est un agenda non contraignant qui s’inscrit dans une refonte des priorités de l’ONU autour de l’Accord de Paris (COP21) et les Objectifs du Développement Durables adoptés en septembre 2015 par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Le débat reste ouvert entre deux conceptions de la transformation sociale urbaine : pour le résumer, entre ville compétitive et ville solidaire. Les contradictions ouvertes restent fortes. Les Nations Unies ne sont pas uniquement les porteurs de la logique des Etats. Ils sont aussi porteurs du droit international et d’une action des institutions internationales au service de l’intérêt général et du bien commun. Les institutions africaines ne se sont pas encore complètement saisies des questions du logement et de la ville.

12. L’hypothèse de la transition explicite l’idée d’un changement profond, d’une évolution structurelle. Nous sommes dans une période de rupture dans tous les domaines de l’évolution des villes, des sociétés et des territoires. Une rupture qui se définit en termes civilisationnels et qui bouleverse toutes les dimensions de cette évolution. On peut faire l’hypothèse d’une révolution urbaine en tant qu’un des aspects d’une révolution des territoires et d’une révolution sociétale beaucoup plus large.

13. Le choix de la transition explicite aussi les formes de l’évolution. Elle introduit une relation entre la rupture à venir, déjà en cours, et la continuité de l’évolution du monde et de la planète. Ce qu’il faut lier, c’est le rapport entre rupture et continuité, entre continuités et discontinuités. Ce qui est valable pour les sociétés l’est aussi pour les villes. Ainsi, les nouveaux rapports sociaux se dégagent lentement des anciens. Dans la transition, une nouvelle rationalité s’impose et toutes les formes anciennes, sociales et urbaines, s’adaptent à la nouvelle rationalité dominante, de manière spécifique suivant les contextes et les situations.

14. La situation urbaine, dans le monde et en Afrique, est la projection au sol des grandes contradictions du système-monde. Le Sommet Africités examinera les conséquences pour l’Afrique et les villes africaines des contradictions du système-monde et de la mondialisation. Il mettra ensuite l’accent sur les situations des collectivités locales africaines et sur le rôle qu’elles pourront jouer. Pour identifier les mutations qui permettent de définir les dimensions de la transition, nous retiendrons : la transition écologique ; la transition économique et sociale ; la transition géopolitique ; la transition politique et démocratique ; la transition culturelle, scientifique et idéologique. Pour chacune de ces transitions, nous définirons ce qui la caractérise, le contexte africain et ses spécificités, le rôle des collectivités locales africaines.

15. La transition écologique s’est imposée comme une donnée majeure. Les contradictions écologiques traduisent la prise de conscience du fait que, pour la première fois dans l’Histoire de l’Humanité, l’organisation du monde est entrée en conflit avec l’écosystème planétaire. Cette prise de conscience a commencé à partir des catastrophes majeures et s’est imposée comme une évidence. Elle remet en cause toutes les certitudes sur le développement, la croissance et le productivisme. Elle chemine à partir de plusieurs approches : l’urgence climatique, la biodiversité, l’extractivisme. Si on ne se cantonne pas aux positions climato-sceptiques qui nient l’urgence d’une bifurcation dans le rapport entre l’espèce humaine et la planète, le débat est ouvert autour de deux options : prolonger le modèle productiviste à partir des industries vertes et de la production de technologies environnementales ou passer à des modèles et à des formes de croissance totalement différentes. Ce débat et les positions qui se dégageront auront des conséquences considérables sur les politiques urbaines et sur les politiques africaines.

16. Pour le continent africain et pour les économies africainse, l’incertitude est majeure. L’économie est largement dépendante des productions des matières premières et des industries extractives. On connaît les dangers des économies rentières mais on sait aussi la difficulté à en sortir et à diversifier les secteurs économiques. L’Afrique est aussi le continent qui dispose des réserves environnementales vitales pour la planète. L’économie mondiale du futur saura-t-elle les valoriser et ne pas revenir à des méthodes de pillage des ressources naturelles ?

17. Pour les politiques locales africaines et pour les politiques urbaines, la transition écologique est d’une importance majeure. Au-delà des pollutions urbaines, la remise en cause de la mobilité qui a caractérisé les politiques urbaines est interpellée et le débat sur la localisation et les territoires cherche ses formes. L’économie locale devient centrale et doit être redéfinie. La dimension locale des politiques environnementales est cruciale ; les services publics locaux maillent les territoires en matière d’eau, d’énergie, d’assainissement, de transports. Ils construisent l’économie nationale, régionale et mondiale du futur.

18. La transition économique et sociale est une dimension première. Retenons trois caractéristiques de la situation actuelle. D’abord, la rationalité dominante est celle de la financiarisation, de la régulation par les marchés financiers. Ensuite, la montée en puissance d’un nouveau secteur productif, construit sur l’économie du numérique et des biotechnologies, va bouleverser les formes de production. Enfin, la crise financière et de l’endettement de 2008 pose la question de l’épuisement possible de la phase néolibérale. La crise de la dette se traduit dans les villes et aussi dans le logement comme on l’a vu avec les « subprimes » et dans la gestion des collectivités locales.

19. La base productive des villes est en mutation. Les entreprises sont en recomposition par la filialisation et la sous-traitance. Les entreprises nationales sont privatisées, particulièrement dans les services publics. Les entreprises locales forment le tissu économique même si de nouvelles formes progressent, comme les « start-ups » et l’« ubérisation ». Le commerce et l’artisanat sont marqués par la continuité entre les petites entreprises et l’informel. Du point de vue social, l’élément déterminant est celui de l’explosion des inégalités sociales dans chaque société et dans le monde. La question des inégalités sociales surdétermine les questions de la pauvreté, de la précarisation, des discriminations. Elle fonde la ségrégation urbaine, sociale et ethnique.

20. Pour l’Afrique, on est passé en quelques années d’un fort afro-pessimisme à un optimisme parfois exagéré. La réalité est plus contradictoire. La baisse des prix des matières premières a mis plusieurs économies en difficulté et a rappelé que les économies africaines étaient souvent rentières et peu diversifiées. La jeunesse africaine, considérée comme une des grandes chances de l’Afrique, trouve peu d’emplois et alimente les flux migratoires. L’agriculture moderne est surtout agro-exportatrice et l’agriculture traditionnelle n’a pas encore intégré les possibilités d’une agriculture paysanne moderne fondée sur la souveraineté alimentaire. Les entrepreneurs africains ont fait preuve de dynamisme et plusieurs grandes entreprises africaines ont fait leurs preuves. Mais la continuité du tissu économique africain n’est pas assurée avec d’un côté le contrôle de grands secteurs par les multinationales et de l’autre le poids de la corruption qui freine les secteurs non rentiers. La régulation publique, à l’échelle nationale et africaine, est la question déterminante sur tous les plans, économique, monétaire et social.

21. Les collectivités locales africaines seront les acteurs déterminants de la transition économique et sociale. L’économie locale peut jouer un rôle déterminant pour créer et consolider la continuité du tissu économique. A la condition d’assurer la formation et l’accompagnement des acteurs économiques locaux sur les plans financiers, bancaires et institutionnels. Les collectivités locales seront les acteurs privilégiés de la transition sociale à travers l’accès aux services locaux (eau, assainissement, énergie, santé, éducation, culture). A condition que soit assuré l’appui par des politiques sociales nationales et leur financement. L’alliance entre les collectivités locales africaines et les grandes entreprises africaines est une des pistes à explorer d’urgence.

22. La transition géopolitique accompagne l’émergence d’un monde multipolaire. Il ne s’agit pas seulement d’une recomposition des blocs. Dans le temps long, la deuxième phase de la décolonisation réserve des surprises. La première phase de la décolonisation a débouché sur l’indépendance des Etats et un bouleversement des structures géopolitiques. La deuxième phase repose une question ouverte, celle de la libération des peuples, avec ses conséquences sur les questions nationales, les rapports entre les Etats et les nations qui interpellent la définition même de la scène internationale. La question des identités et notamment celle des identités multiples est posée. Le rôle des grandes régions et des sous-régions va évoluer. Les rapports de domination et les relations entre les puissances va prendre de nouvelles formes, modifiant les relations entre l’économique, le culturel, l’environnemental et le militaire.

23. Un autre élément majeur est la question des conflits et des guerres. Entre 1 à 2 milliards de personnes dans le monde vivent dans des régions en guerre classique ou en guerre civile. Les guerres urbaines ont pris des formes nouvelles et modifient totalement le cours de la pensée urbaine. On ne planifie pas de la même manière une ville selon que la région est en guerre ou en paix. Une partie du débat se concentre sur la question de l’insécurité. L’insécurité augmente dans les villes ; insécurités sociales, de l’emploi et du logement ; insécurité écologique ; insécurité civique liée aux conflits et aux rapports à la violence. Elle devient un facteur essentiel de la gestion urbaine qui, trop souvent, se traduit par une idéologie sécuritaire, par l’idée qu’on ne peut lutter contre l’insécurité que par la répression.

24. L’Afrique aura une place de plus en plus importante dans le monde multipolaire. Le continent a plusieurs atouts et pourrait connaître une évolution semblable à celle de l’Asie aujourd’hui. Une partie déterminante de la jeunesse mondiale est en Afrique. Les réserves de matières premières et les réserves environnementales africaines sont vitales. Les dynamismes économiques et culturels africains sont d’une grande vitalité. Les afro-descendants sont actifs dans le monde. Une des conditions de la réussite africaine dépendra des capacités de gouvernance africaine au niveau du continent, des sous-régions, des pays africains et aussi des collectivités locales africaines.

25. Les collectivités locales africaines joueront un rôle déterminant. L’émergence d’un monde multipolaire est déjà présente dans l’armature urbaine mondiale et africaine. La métropolisation est une tendance lourde qui restructure les territoires. Chaque continent est tiré par ses grandes villes. Pour l’Afrique les trois villes qui pourraient tirer le continent sont Le Caire, Johannesburg, Lagos ; elles ont connu jusqu’à maintenant des évolutions séparées. Le deuxième niveau de l’armature urbaine africaine est formé d’une trentaine de villes millionnaires dont l’attraction économique souvent réelle est souvent bridée par leur fonction politique éclatée entre les 54 Etats qui composent le continent. Les collectivités locales africaines peuvent aussi jouer un rôle majeur dans la prévention et le règlement des conflits qui se déroulent sur leurs territoires.

26. La transition démocratique et politique est fondamentale. La transition démocratique n’est pas la seule dimension de la transition politique mais elle est la plus prégnante et la plus difficile. Les contradictions politiques minent les institutions et rendent très difficiles les formes de régulation. Les institutions prennent la forme d’un cadre juridique formel qui serait imposé sans tenir compte des situations ou des cultures. Les revendications mettent en avant une demande impérieuse d’un système politique qui garantisse, dans des situations déterminées et spécifiques, la garantie des libertés individuelles et collectives et le respect des droits fondamentaux. Elles laissent ouvert le choix des formes de représentation respectueuse de la diversité des sociétés et des formes de démocratie directe et de contrôle qui pourraient en limiter les abus. Dans la situation actuelle, elles se traduisent par une condamnation multiforme de la corruption qui est le résultat de la fusion du politique et du financier qui nourrit la méfiance par rapport au politique et abolit son autonomie.

27. Au niveau de l’Afrique, la question posée est celle des institutions nées de la décolonisation. La première phase de la décolonisation est terminée, elle a débouché sur l’indépendance des Etats. Cette phase était nécessaire. A partir de la fin des années 1970, elle a été confrontée, avec les programmes d’ajustement structurel et la crise de la dette, à une reprise en main dans l’ordre international. La construction de la base économique des indépendances est entrée en contradiction avec la rationalité de la financiarisation au niveau international. Il s’agit de lier la question du renouvellement des élites à celle de la question du renouvellement des institutions.

28. Au niveau des collectivités locales africaines, l’enjeu est considérable. La démocratie de proximité à travers les institutions locales n’est qu’une partie des réponses. C’est une partie très importante et qui peut rapidement être mise en œuvre. Pour autant, les élus locaux ne sont pas à l’abri de la méfiance qui se généralise, par rapport au politique, et qui prend la forme du rejet de la corruption. L’espoir de voir les élus locaux renouveler les élites politiques africaines n’a pas encore été réalisé. De nouvelles pratiques et des politiques alternatives permettraient de dépasser ces situations. L’exemple du budget participatif, adopté par de très nombreuses municipalités africaines, montre un intérêt pour cette démarche.

29. La transition culturelle, scientifique et idéologique est une dimension essentielle de la rupture. Il s’agit d’une rupture civilisationnelle qui correspond à l’émergence de nouvelles formes de civilisations. L’idée de la transition idéologique est souvent mal comprise. On peut l’expliciter par la transition philosophique. Il s’agit bien d’une interprétation du monde, de l’évolution d’un système d’idées et de pensées philosophiques, sociales, morales, religieuses qui influence, à travers ses représentations, les comportements individuels et collectifs.

30. Les villes vont être bouleversées par l’évolution scientifique et technologique. Il existe aujourd’hui un « paquet technologique » qui marquera les villes du futur. Citons par exemple la robotique, les satellites de communication, les lasers et les fibres optiques, les microprocesseurs et les mémoires, les biotechnologies, les nouveaux matériaux et les céramiques à haute résistance, les énergies renouvelables, etc. Les révolutions technologiques ne se déduisent pas des innovations ; il n’y a pas de révolution scientifique et technique sans révolution culturelle.

31. Du point de vue culturel et idéologique, aujourd’hui, deux positions s’opposent. L’une est portée par une conception des droits fondamentaux qui a été formalisée dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Hommes et dans le Pacte International des Droits Economiques, sociaux et culturels (PIDESC). Cette conception est un fondement du droit international. Elle évolue et se renouvelle avec notamment la prise en compte des droits environnementaux et aussi le protocole facultatif pour les Droits Economiques, Sociaux et Culturels (DESC). Elle est contestée par la montée en puissance de nouvelles idéologies qui laissent place explicitement à des racismes, des xénophobies et des priorités sécuritaires qui interpellent les insuffisances de la démocratie.

32. En Afrique, comme dans le monde, les sociétés sont confrontées à plusieurs bouleversements en cours. Ce sont des révolutions inachevées qui s’inscrivent sur plusieurs générations. La révolution des droits des femmes est la plus impressionnante ; elle remet en cause des rapports millénaires. La révolution des droits des peuples est, elle auss,i marquante. La deuxième phase de la décolonisation a commencé ; après l’indépendance des Etats, elle met en avant les droits des peuples. La révolution écologique est une révolution philosophique qui bouleverse les certitudes les mieux établies. Elle réimpose la discussion sur le rapport de l’espèce humaine à la Nature. Elle remet en cause toutes les conceptions du développement, de la production et de la consommation. La révolution du numérique est une part déterminante d’une nouvelle révolution scientifique et technique, combinée notamment à celle des biotechnologies. Elle impacte la culture en commençant à bouleverser des domaines aussi vitaux que ceux du langage et de l’écriture. La révolution du peuplement de la planète est en gestation. Le changement climatique ne va pas seulement accentuer les migrations environnementales. La scolarisation des sociétés modifie les flux migratoires en combinant l’exode des cerveaux et les chômeurs diplômés. Les mouvements sociaux tentent d’articuler les luttes pour les droits à la liberté de circulation et d’installation avec celles pour le droit de rester vivre et travailler au pays.

33. Les collectivités locales joueront un rôle essentiel dans la transition culturelle, scientifique et idéologique. Leur politique culturelle participera à la prise en compte des attentes des habitants et des citoyens en matière de changement et à l’acceptation de ce changement. Elles participeront à la transition scientifique par l’inscription dans les territoires des nouvelles démarches scientifiques et collaboratives. Elles contribueront à cette transition en permettant de concrétiser, à l’échelle locale, la solidarité fondée sur la mise en œuvre des droits fondamentaux.

34. Les collectivités locales africaines joueront un rôle essentiel dans la transition pour des villes et des territoires durables. Elles sont un échelon indispensable dans la mise en œuvre d’une stratégie pour la transition. A leur échelle, elles définissent et mettent en œuvre une stratégie qui articule les réponses à l’urgence et l’inscription dans un projet de transformation sociale et urbaine. Les collectivités locales africaines doivent faire face à un double défi. Il leur faut répondre à l’urgence et il leur faut engager une transformation structurelle. La réponse à l’urgence ne permet pas d’engager une transformation et il est impensable de ne pas faire face à l’urgence. La stratégie consiste à inscrire la réponse à l’urgence dans la perspective d’une transformation structurelle. Le défi est donc d’inscrire l’action des collectivités locales africaines dans une démarche stratégique, dans l’articulation entre urgence et alternative.

35. La réponse à l’urgence constitue le quotidien des collectivités locales. Depuis le premier Africités, l’accent avait été mis sur les fonctions de base que devaient assumer les collectivités locales, sur la maîtrise des techniques et la formation nécessaire pour que chaque collectivité locale soit en mesure de répondre à ses obligations. Cinq domaines ont été défini : la gestion et la planification des ressources humaines, la gestion et la planification des ressources financières, la planification et la gestion des ressources naturelles et écologiques, la planification et la programmation des actions de transformation et des territoires, la participation des habitants. Il est nécessaire de redéfinir et d’approfondir les fonctions que doivent assumer les collectivités locales africaines. Il est aussi nécessaire de préciser l’articulation entre les politiques locales et les politiques nationales aussi bien, au niveau des tendances et de la caractérisation, à l’échelle de l’Afrique, qu’à l’échelle de chaque pays, au niveau de la spécificité et de la diversité des réponses apportées.

36. Une démarche pour redéfinir les fonctions consisterait à remettre à plat les obligations et les possibilités des collectivités locales en tant qu’institutions locales et territoriales et qu’échelons de gouvernement. On pourrait envisager de définir des plateformes qui intégreraient des objectifs politiques, des démarches stratégiques, des plans et programmes d’action, des mécanismes de suivi et d’évaluation. Ces plateformes articuleraient des approches générales africaines et des approches spécifiques en fonction des situations. On pourrait s’inspirer de la démarche des plateformes du numérique qui extraient des procédures générales, et diversifiées, des réponses aux problèmes rencontrés à partir de nouvelles formalisations fondées sur l’analyse systémique des pratiques de réponse et sur l’accès quasi immédiat aux outils de traitement des informations et des procédures de traitement identifiées. Cette approche par des plateformes permettrait de déconstruire les réponses classiques en définissant de nouvelles questions et en explorant les formes de réponses apportées dans les contextes africains. Parmi les interrogations qui peuvent donner lieu à des plateformes, citons à titre d’exemple : les formations et ressources humaines ; le développement durable ; les propositions pour 2063 des économies et cultures locales ; le climat ; la décentralisation et les informations ; les villes intermédiaires ; la coopération et le partenariat ; l’évaluation et les indicateurs ; etc.

37. La définition des politiques locales alternatives constitue, avec la réponse à l’urgence la deuxième branche de la stratégie. Cette définition résultera de l’approche de la transition en repartant du rôle des collectivités locales africaines dans les différentes dimensions de la transition définies précédemment. La transition écologique va modifier la manière de penser la politique des territoires et leur place dans les politiques locales. Elle se traduira dans les politiques environnementales locales en matière d’eau, d’énergie, d’assainissement, de transports. La transition économique et sociale amènera à redéfinir l’économie locale et le développement local. Elle se traduira dans les services publics, l’accès aux marchés publics, l’alliance avec les acteurs économiques locaux. Elle aura comme objectif la lutte contre les inégalités sociales et contre la ségrégation urbaine. La transition géopolitique amènera les collectivités locales africaines à définir dans leur politique leur rôle dans la prévention et le règlement des conflits qui se déroulent sur leurs territoires. La transition politique et démocratique donnera une place centrale à la démocratie de proximité à travers les institutions locales. Elle conduira à dépasser la participation des habitants aux politiques locales en libérant les initiatives et les actions individuelles et collectives locales. La transition culturelle, scientifique et idéologique amènera à définir les politiques culturelles, à expérimenter localement des approches scientifiques innovantes. Elle permettra de concrétiser, à l’échelle locale, la solidarité fondée sur la mise en œuvre des droits fondamentaux.

38. La définition des politiques locales alternatives s’appuiera sur la mise en œuvre des pratiques alternatives. Africités va permettre d’identifier des pratiques alternatives à l’échelle du continent et sur d’autres continents. Il s’agira d’expérimenter des pratiques innovantes et alternatives, de les diffuser et de les partager à travers les réseaux africains et internationaux de villes. La définition des politiques locales alternatives peut être définie autour de quelques axes : les politiques foncières et les politiques des transports fondées sur la remise en cause de la ségrégation spatiale ; les politiques de développement des services publics fondées sur l’accès pour tous à ces services et au respect des droits fondamentaux ; les politiques de développement local fondées sur la production locale et les entreprises locales, le marché local et l’emploi local ; les politiques de défense de l’environnement local fondées sur l’amélioration des écosystèmes locaux et les droits des générations futures ; les politiques de production de logement à vocation sociale fondées sur le droit au logement et à la ville ; les politiques de fiscalité locale, particulièrement foncière, fondées sur l’articulation entre production de richesses et redistribution ; les politiques de participation citoyenne fondées sur l’articulation entre démocratie représentative et participative et sur la citoyenneté de résidence ; les politiques de coopération fondées sur la solidarité internationale et l’inscription dans l’action internationale des villes et des territoires.

39. Les collectivités locales africaines joueront un rôle dans la transition vers des villes et des territoires durables en définissant, adoptant et mettant en œuvre des politiques locales adaptées au niveau de chaque collectivité locale et territoriale. Elles joueront aussi un rôle en tant qu’ensemble des collectivités locales africaines, au niveau de chaque pays, de chaque sous-région et au niveau du continent africain. L’échelle nationale est déterminante. Les collectivités nationales doivent être d’abord pleinement acceptées, en tant qu’acteur du changement, dans chaque pays. Pour toutes les dimensions de la transition, si l’initiative et l’autonomie des collectivités locales africaines est un facteur de la réussite, la cohérence entre les politiques nationales et les politiques locales est une condition déterminante. Deux dimensions de la transition relèvent particulièrement de l’échelle nationale ; la transition économique et sociale et la transition politique et démocratique. En Afrique et dans chaque pays africain, comme dans le reste du monde, le rapport entre la Nation et l’Etat est en redéfinition. Les collectivités locales africaines peuvent y contribuer, au niveau de chacune d’entre elles et au niveau des associations nationales des collectivités locales et territoriales.

40. Plusieurs dimensions de la transition prennent une partie de leur sens au niveau des sous régions du continent africain. La transition écologique s’apprécie surtout à cette échelle ; c’est celle par exemple des bassins fluviaux et des ressources naturelles et écologiques. De même, pour la transition géopolitique, c’est l’échelle de la prévention et du règlement des conflits. Plusieurs aspects de la transition économique et sociale se définissent aussi à ce niveau. Par exemple, du point de vue des migrations, les libertés de circulation et d’installation ont été envisagées et parfois mises en œuvre à cette échelle. Les collectivités locales africaines peuvent être reconnues comme des acteurs de la mise en œuvre des sous régions africaines et contribuer à leur renforcement.

41. Les collectivités locales africaines ont été reconnues en tant qu’acteurs par l’Union Africaine qui a adopté, en juin 2014, la Charte Africaine des Valeurs et des principes de la décentralisation, de la gouvernance locale et du développement local. En 2015, l’Union Africaine a défini une vision du développement durable et inclusif de l’Afrique avec l’agenda 2063. Elle a adopté en septembre 2015, l’agenda universel 2030 en définissant le cadre des Objectifs du Développement Durable, les ODD. Depuis Africités 1, à Abidjan en 1998, le plaidoyer pour la reconnaissance du rôle des collectivités locales africaines a été mené sans relâche. En décembre 2015, à Johannesburg, le Sommet Africités 7 a été consacré à la contribution des collectivités locales à l’agenda 2063. Africités 8 consacré au rôle des collectivités locales africaines dans la transition vers des villes et des territoires durables, prolongera cette approche prospective et la concrétisera dans les politiques locales.

42. L’articulation des niveaux et des échelles, entre le local, le national, celui des grandes régions et le mondial est une question essentielle. L’objectif est celui de l’affirmation des droits fondamentaux, de leur mise en œuvre et de leur inscription dans la gestion et la production des villes et des territoires et dans les politiques locales alternatives. L’enjeu pour les collectivités locales africaines est de s’inscrire dans cette transition et d’y contribuer. Il est aussi de définir et de mettre en œuvre une nouvelle liaison, au niveau local entre les institutions, les populations et les territoires.

43. Les collectivités locales africaines joueront un rôle déterminant dans la définition et dans la mise en œuvre des alternatives. Elles sont des acteurs essentiels dans les différentes dimensions de la transition qui relient les échelles locales, nationales, régionales et mondiales. Elles sont en première ligne pour la transition écologique, la transition économique et sociale, la transition géopolitique, la transition politique et démocratique, la transition scientifique, culturelle et idéologique. Les collectivités locales africaines doivent inscrire la transition vers des villes et des territoires durables dans leur stratégie, au niveau de chaque collectivité locale et au niveau de l’ensemble des collectivités locales africaines.